Entrevous 03 – février 2017

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ENTREVOUS 03 – SUPPLÉMENT VIRTUEL (clic sur plus)

 



Section : Troc-paroles – Le brunch des espions (suite de la page 13)


Le tatouage
Lucette Tremblay

Depuis quelque temps, je caresse l’idée de m’offrir un tatouage, mais j’hésite ne sachant trop ce qui me plairait. Le brunch de la Société littéraire chez Juliette et Chocolat est une occasion d’observer discrètement l’entourage, à la recherche du dessin idéal. En ce dimanche matin ensoleillé, aucun client de la terrasse ne dévoile le moindre marquage personnel. Je n’y pense plus jusqu’à ce que des motards défilent bruyamment autour de la fontaine du Centropolis, arborant fièrement des bras illustrés de motifs qui me font douter de ma résolution. L’orage se met de la partie et tout notre groupe se précipite à l’intérieur du restaurant. Et là, j’aperçois sur une épaule dénudée  le dessin d’un petit animal symbolique. Je m’approche pour demander quel artiste l’a fait. C’est une tache de naissance!


La tentation
Danielle Hudon

Chaque dimanche midi, Édouard se rend chez Juliette et Chocolat pour une séance « crêpe et écriture ». Une fois installé à sa table habituelle et sa commande passée, il sort plume et carnet, puis observe tout autour, à la recherche d’inspiration. Il improvise, griffonne, cherche les bons mots, le belle phrase, biffe, scrute à nouveau la salle. Aujourd’hui ne fait pas exception.
Son regard s’arrête sur une main gracieuse qui tient une fourchette comme lui, sa plume. La femme reste discrète au milieu des agitations de ses amies. Délicate beauté, elle ajuste un long foulard autour de son cou puis s’étire pour prendre le pain, lui offrant une vue sur un brin de poitrine.
Il lui adresserait volontiers un regard charmeur, mais ne rien précipiter. Il l’abordera lorsqu’elle se lèvera pour partir. Il lui fera un compliment, sur son foulard peut-être. Elle lui dira merci, sourire d’approbation aux lèvres. Il marchera près d’elle vers la sortie, lui ouvrira la porte. Ils s’arrêteront sur la terrasse. Il se fera galant et elle, un tantinet provocante…
Édouard se ressaisit, affolé à l’idée que la jeune femme ait pu déceler son désir. Il ramasse à la hâte plume et carnet et se dirige vers la caisse pour régler l’addition. De retour chez lui, il s’empressera de serrer sur son cœur l’urne d’Anna. Il lui demandera pardon pour cet écart honteux, une brèche dans ses 60 ans de fidélité.
Puis la routine de la résidence : Ativan, sieste, télé, souper sans sel à la salle communautaire à écouter ses compagnons radoter et une visite à la chapelle en attendant la fin de ce dimanche interminable.



Section : Contraintes littéraires – L’art du pastiche – À la manière de La Fontaine (suite 1 de la page 39)


Le processus de création de la fable pastiche La Fourmi et le syndicat, par Hélène Perras

À l’époque de la création de ma fourmi, j’avais déjà passé trois ans à la rédaction d’un mémoire de maîtrise sur l’archaïsme dans les Fables[1], cinq ans à donner des cours de français en milieu syndical, pendant que je partageais de vigoureuses discussions avec un ami de l’université, professeur en relations syndicales. Ma fourmi lui ayant été offerte, nous en avions bien ri. C’est dire les conditions de création de ma fourmi.

Maintenant, tenter une certaine justification des transformations du sujet semble pertinente. Inspirée par La Fontaine[2], on s’en doute, ma fourmi se veut une fable pastiche[3]. Remontons le temps et considérons où La Fontaine a puisé nombre de ses sujets. Entre autres, dans les fables d’Ésope; alors que ce dernier inclut lui-même dans ses recueils 42 fables d’Avienus tout en s’inspirant aussi de celles de Phèdre et de Platon. C’est dire les imitations et les transformations subies par le genre de la fable à travers les âges.

Me basant néanmoins sur celle de La Fontaine, j’ai pastiché sa manière, imitant le vers libre, l’assonance, le vers dansant[4], le discours direct, indirect et indirect libre. J’ai aussi ajouté des amplifications, comme faisaient les écoliers de cette époque. Mon propos plus actuel, reprend, remet en action les mêmes animaux. Par un matin d’été les cigales chantent et dansent alors que la fourmi est victime d’un accident de travail. Elle tombe dans une piscine pour être   abandonnée à son sort, faute de remplir la formule exigée par le règlement syndical. Je termine en lui accordant une sépulture à l’antique, un pétale de pivoine l’accompagne dans les abysses.

Finalement, ma fourmi se termine par une leçon morale de mon cru : je m’objecte à La Fontaine admettant l’avarice de la fourmi. Dans une de ses dernières fables, La Fontaine ne fustige-t-il pas la sottise du thésauriseur[5]? Tiens donc! Pourquoi est-il si complaisant avec la fourmi avaricieuse de sa première fable et si plein de louanges dans une de ses dernières pour le singe qui lance l’or de son maître par la fenêtre? Voyons cela. En 1668, La Fontaine en est à sa première édition (1668) dédiée au Dauphin, il entérine la morale bien pensante[6] abandonne à son sort la cigale qui «chantait ne vous déplaise» et adopte la cruauté de la fourmi. À la fin de sa vie[7] La Fontaine dénonce au contraire l’avarice et balance au lecteur ses véritables valeurs[8], littéralement le singe lance l’or par la fenêtre. C’est pourquoi je prends à parti sa cruelle complaisance envers sa fourmi. En foi de quoi, ma bonne ouvrière n’est pas secourue et mes heureuses cigales peuvent toujours chanter.

[1] L’Archaïsme dans les Fables de La Fontaine, MA. Études Françaises, Université de Montréal, 1976.
[2] La Fontaine, Fables, éd. G. Couton, Garnier, 1962, Livre I, fables.
[3] Les fables ont été très imitées, entre autres par Florian (1792) et J. Anouilh (1962).
[4] voir Le Rat et l’Éléphant , Livre XV, fable 15.
[5] Du Thésauriseur et du Singe, Livre XII. fable 3.
[6] Au XVIIe siècle, les fables sont des auxiliaires de l’enseignement. La Fontaine contribuant à l’éducation du premier enfant de France, sa morale devait faire l’éloge du travail.
[7] La Fontaine meurt en 1695.
[8] Du Thésauriseur et du Singe, publiée dans le Mercure Galant en 1691, sera reprise dans Œuvres posthumes.


Section : Contraintes littéraires – L’art du pastiche – À la manière de Francis Jammes (suite 2 de la page 39)

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Section : La littérature est partout – La littérature au théâtre – Le Festival des Molières


2016.06.01 – Coin Saint-Laurent (ou les cinq doigts d’la Main) – article de Leslie Piché
Malgré la réputation des auteurs de qui on attendait beaucoup, ce sont plutôt les comédiens et la mise en scène qui ont relevé les textes. Par exemple, Jean-Marc Dalpé a beaucoup parlé des relations familiales tordues et qu’il en reprenne le thème dans le premier tableau n’apporte pas plus que ce qu’il avait si bien exploré dans sa pièce Le chien au cours de laquelle  un chien aboyait sans arrêt. Les ouvriers qu’on entendait dans cette scène où père et fils se déchirent, ajoutaient toutefois une certaine texture à l’atmosphère déjà tendue.
Les monologues écrits par Fanny Britt ont mis en lumière le talent remarquable de certains comédiens, tous amateurs faut-il le rappeler. Or, ces monologues tantôt hystérique (la femme au volant en plein traffic et pestant au téléphone) tantôt trop explicatif (le faux tendre accro aux machines à sous) flirtaient plus avec la psycho pop et la facilité. Pourtant, certaines perles mériteraient d’être relues, dont cette charge contre notre propre égo qui remplit tellement tout l’espace que, comme le dit le tout croche dépendant : «j’ai disparu… faut que je réaparaisse».
Les textes sont tous ou presque du même niveau de langage, porteurs d’une familiarité, souvent vulgaire et violente. En cela, rien de bien nouveau vu notre époque hyper sexuée, exacerbée et assez prévisible en fait. On répétera le vide communicationnel et l’arrogance coutumière.
Toutefois, le tableau du fan d’Angélina Jolie a su exprimer cette force brutale , très prêt de la poésie inquiétante de feu Denys Vanier, un de nos poètes maudits dont on redoutait parfois la présence, dit-on. Cette charge désespérée et accusatrice m’a particulièrement plu : j’aime que les mots portent le poids qu’ils charrient et François Létourneau les avait bien pesés.
Enfin, le petit Molière mérite d’être félicité pour s’être si bien acquitté de la tâche d’ouverture. Avec amusement et franche diction, il a ouvert ce festival qui est un bijou méconnu de notre terroir culturel.


2016.06.03 – Mambo Italiano– article de Denis-Martin Chabot
Mambo Italiano nous plonge dans le choc des cultures avec les plus grands clichés du milieu des immigrants italiens à Montréal, où le moindre souci tourne en tragédie digne des plus grands opéras.
Maria et Gino boivent, sont bruyants, se disputent constamment et grondent leurs enfants, Angelo et Anna. Angelo leur apprend qu’il est gai. Cette trame ouvre la thématique de la difficile adaptation des nouveaux arrivants qui doivent composer avec leurs traditions et la culture de leur pays d’accueil. Habituellement, la deuxième génération délaisse les mœurs du pays d’origine et adopte les us de leur milieu de vie. Parfois, la langue d’origine disparaît en même temps.
Mambo Italiano offre donc un aperçu aux premières loges du processus d’acculturation d’un groupe immigrant dans sa société d’accueil. Mais, au-delà des concepts démographiques, cette pièce, écrite en anglais par Steve Gallucino, a été traduite en français par nul autre que Michel Tremblay, qui en a également fait une adaptation. [lire ici la citation du Voir, reproduite dans la revue Entrevous 03, page 64]
Évidemment, sous la plume agile de Tremblay, quelques bonnes expressions de joual, dont de bons jurons, se glissent dans les dialogues. Cela rend la version québécoise encore plus crédible, car il n’est pas rare que les immigrants, dans le but de se faire accepter, adoptent de patois et des bons vieux sacres du Québec.
«J’en ai une job, papa!» dit Angelo au début de la pièce. Puis, les termes «pantoute», «chus» et «coloc» reviennent, et aussi «maudite marde», «maudite plotte», «niaiseux» et «je m’en sacre!». Angelo est une «tapette», mais on utilise aussi «finocchio» qui veut dire fenouil en français, un terme péjoratif pour nommer les gais.
Selon le même article du Voir [cité dans la revue imprimée], quand le manuscrit s’est retrouvé dans les mains de Michel Dumont, le directeur artistique de la Compagnie Jean Duceppe, certains ont cru que Tremblay en était l’auteur. «Des gens ont même parié que Tremblay avait pris un pseudonyme afin de jouer un tour à Dumont», a raconté Galluccio, non sans fierté.
Des spectateurs rencontrés à Laval, après la représentation de cette pièce le 3 juin 2016, par la troupe Les 1001 scènes lors du Festival des Molières semblent avoir tracé des parallèles entre les deux cultures, notamment celui des mères dominatrices. Celles-ci ont été omniprésentes dans l’œuvre de Tremblay. Elles le sont aussi dans la pièce de Gallucino. Les secrets de familles, le mensonge et le désir de sauver les apparences sont des thèmes universels entre les deux cultures.
Les comédiens de la troupe Les 1001 scènes ont compris les thèmes de la pièce, mais aussi les subtilités de la traduction et de l’adaptation. Dans une performance solide, mis à part quelques problèmes de rythme, ils ont réussi à rendre le texte de Gallucino et de Tremblay.



Section La littérature est partout – Littérature à l’opéra – Chevalier de Lorimier


Voir le PDF de la causerie du compositeur Gilbert Patenaude et de la librettiste Thérèse Tousignant, lors de la soirée OPÉRA chez madame Béatrice Picard, le 1er octobre 2016.


Une vidéo de cette soirée produite par la Société littéraire de Laval est en post-production.