Le président, le poète et le physicien

dimanche 26 novembre 2017

Avec l’aide de mes lecteurs, j’ai répertorié et documenté à ce jour quatre présences improbables de poésie dans des films (voir mon bloque du 29 juillet 2017), mais cet après-midi, j’ai trouvé quelque chose d’autre qui s’en rapproche : un processus de création poétique aussi fictif que crédible dans un épisode de la série américaine Madame la Secrétaire d’État. Le scénario s’appuie sur une tradition instituée par J.F. Kennedy: la lecture, pendant la cérémonie d’investiture du président des États-Unis, d’un poème. À la première investiture de Barak Obama, cet honneur est revenu à Elizabeth Alexander, qui a récité son poème spécialement écrit pour l’occasion: Praise Song for the Day (texte plus bas). Je n’ai pas cherché à savoir si un poème a été lu lors de l’investiture de Donald Trump.

Ci-dessous, la poète Elizabeth Alexander et le président Barak Obama, à la Maison blanche.

Dans la série télévisée – créée par une femme, Barbara Hall –….

… on est la veille de l’investiture du président Dalton. Une stagiaire de la Maison blanche, Stevie, doit prendre à l’aéroport le poète Hobbes qui arrive du Connecticut et se considère «homme du peuple». Il accueille la stagiaire en lui déclarant qu’il la verrait plutôt dans les iles grecques se baladant avec un exemplaire éculé de la poésie de Rimbaud. Elle élude la remarque en le ramenant à son poème, qu’elle a lu et qui l’a émue. Lui, réplique que c’est «un verbiage insipide expédié pour approbationqu’il n’a pas envie de lire, pas plus que de vider ses boyaux en public.» Il refuse d’aller directement à son hôtel et réclame une visite guidée de Washington: «Peut-être que si je vois quelques monuments voués à la démocratie, j’arriverai à relancer le moteur de ma créativité.» Mais cela ne fonctionne pas du tout: «Je ne sais pas pourquoi j’ai cru que cela allait m’inspirer: des hôtels érigés en l’honneur des dieux de l’argent et du pouvoir, des statues de propriétaires d’esclaves et un obélisque dressé vers le ciel avec toute l’arrogance d’un phallus.» La stagiaire propose une visite de Georgetown, un quartier historique. «Oh oui! fait le poète. Allons voir l’endroit où ceux qui ont exploité tout ce qu’il y a de plus sacré sur Terre reposent en paix.» Mais en chemin, il stoppe la conductrice devant un modeste bar : «L’inspiration arrive enfin!» Là, le poète s’enivre et la stagiaire reçoit un appel téléphonique de Jareth, son fiancé.
– Salut ! Comment se passe ta journée?
– C’est totalement bizarre. Tu peux m’aider, s’il-te-plaît? Je suis dans un boui-boui avec le poète lauréat qui est censé être en train d’écrire son texte pour l’investiture, et à moins qu’il ait décidé de parler uniquement de scotch, je ne vois pas ce que ça va donner.
Stevie demande à son fiancé de la rejoindre au bar, puis elle lui dit:
– Et je t’en prie, ne commence pas à raconter que toute la poésie n’est qu’une vaste perte de temps pour un cerveau intelligent.

Le fiancé arrive. Stevie le présente au poète qui, bien que ivre, a entendu la conversation téléphonique entre les amoureux. Le poète ouvre le dialogue.
– Asseyez-vous jeune homme et expliquez-moi pourquoi vous pensez que la poésie est une perte de temps pour les petites cellules grises. Parlez-moi de la futilité des vers.
– Je ne crois pas que les vers futiles. Je pense simplement qu’ils peuvent être parfois un peu complaisants, inutilement alambiqués, arrogants et loin d’être essentiels pour l’évolution de l’humanité. En dehors de ça, c’est un passe-temps parfaitement inoffensif.
– Et à quoi occupez-vous cette matière grise si supérieure?
– Je suis physicien.
– Bravo! les génies qui nous ont apporté le nucléaire et la bombe atomique, les ballades dans l’espace et le réchauffement climatique.
– Que c’est charmant, cette simplification!
– Expliquez-moi comment peut-on vivre avec si peu d’imagination et une vision aussi réductrice de l’existence du monde? Comment peut-on vivre en refusant la notion même de beauté et en refusant ce qu’elle nous apporte?

– Laissez-moi vous dire un mot sur la beauté, réplique Jareth. Vous semblez croire que je ne peux pas apprécier la beauté parce que j’étudie toutes les subtilités de ses composants. C’est Richard Feynman, le physicien et mon héros personnel, qui l’a le mieux exprimé: il a dit qu’il pouvait apprécier la beauté d’une fleur encore mieux que, disons… vous. Il a dit qu’il pouvait mieux observer que la moyenne des gens, il a dit qu’il pouvait imaginer ses cellules, remarquer comment la fleur avait évolué afin de rendre ses couleurs plus attractives pour les insectes, ce qui veut dire que les insectes voient les couleurs et peut-être que ça veut dire qu’ils partagent notre sens de l’esthétique. Reconnaitre la majesté du monde quantique ne fait qu’ajouter à la beauté de la vie. Cela ne soustrait rien. Pour répondre à votre question monsieur Hobbes, je ne fais pas que vivre dans un monde de beauté, je le comprends.
Sur ce, le poète s’effondre et le couple l’emmène enfin à l’hôtel, où il le mette au lit, puis s’endorment à leur tout sur les divans du salon de la suite.

Au réveil de Stevie et Jareth, le poète a disparu. Il revient bientôt, avec des cappuccinos :
– J’ai eu un bon rendement ce matin. J’ai fini le poème. Je travaille bien mieux sous pression.

On se déplace alors à la cérémonie d’investiture. Stevie et Jareth sont dans les gradins. Hobbes lit son poème.
« Assis au-dessus des marécages du Potomac, à l’ombre des souvenirs du sang versé et des rêves bâtis par nos mères fondatrices et nos pères fondateurs, j’ai pu voir plus que ce que voit la moyenne des gens. J’ai imaginé les cellules, le noyau même des choses, j’ai vu des couleurs qui avaient évoluées pour parler aux plus petits des yeux, des sacrifices qui se sont rencontrés afin que ce qui pouvait être fait, ce qui pouvait se faire puisse être accompli dans la majesté du monde quantique, dans la beauté des immeubles érigés, dans les plus minuscules des éléments. J’ai entr’aperçu le privilège d’être humain, et cette compréhension n’est pas une soustraction, mais une addition, car notre héritage n’est pas simplement d’apprécier toute la magnificence du monde. Notre véritable héritage est de pouvoir le comprendre.»


Praise Song for the Day / A Poem for Barack Obama’s Presidential Inauguration, by Elizabeth Alexander, 1962

Each day we go about our business, walking past each other, catching each other’s eyes or not, about to speak or speaking.

All about us is noise. All about us is noise and bramble, thorn and din, each one of our ancestors on our tongues.

Someone is stitching up a hem, darning a hole in a uniform, patching a tire, repairing the things in need of repair.

Someone is trying to make music somewhere, with a pair of wooden spoons on an oil drum, with cello, boom box, harmonica, voice.

A woman and her son wait for the bus. A farmer considers the changing sky. A teacher says, Take out your pencils. Begin.

We encounter each other in words, words spiny or smooth, whispered or declaimed, words to consider, reconsider.

We cross dirt roads and highways that mark the will of some one and then others, who said I need to see what’s on the other side.

I know there’s something better down the road. We need to find a place where we are safe. We walk into that which we cannot yet see.

Say it plain: that many have died for this day. Sing the names of the dead who brought us here, who laid the train tracks, raised the bridges, picked the cotton and the lettuce, built brick by brick the glittering edifices they would then keep clean and work inside of.

Praise song for struggle, praise song for the day. Praise song for every hand-lettered sign, the figuring-it-out at kitchen tables.

Some live by love thy neighbor as thyself, others by first do no harm or take no more than you need. What if the mightiest word is love?

Love beyond marital, filial, national, love that casts a widening pool of light, love with no need to pre-empt grievance.

In today’s sharp sparkle, this winter air, any thing can be made, any sentence begun. On the brink, on the brim, on the cusp, praise song for walking forward in that light.